Cette histoire, c’est Jeannot, le vieux jardinier qui me l’a racontée .Vous vous souvenez, celui qui a inventé le carchou ! J’avais la trentaine à cette époque et je me posais beaucoup de questions sur ma vie professionnelle et personnelle. Je n’aimais pas ma vie. Alors, Jeannot me fit ce récit :
Quand j’étais très jeune, j’habitais un village de montagne qui avait une particularité. Il possédait un immense escalier qui ne menait nulle part, il semblait réellement aller jusqu’à l’infini. A la base, il s’appuyait au flanc d’un versant rocheux puis tournait en sinuant légèrement, puis brusquement, il s’élançait, droit, en raidillon jusqu’au haut plateau, là ou personne n’habitait et où jamais un troupeau n’avait transhumé. Il aurait pu s’arrêter là. Et bien, non ! Là, il continuait en colimaçon, tellement haut qu’on en voyait pas la fin, celle-ci ayant l’air de se perdre dans l’immensité du ciel. Personne n’avait jamais osé s’aventurer sur cet escalier. Les anciens du village disaient qu’il avait toujours existé, qu’il ne servait à rien puisqu’il ne menait nulle part et que ce n’était donc pas la peine de s’en préoccuper.
En dehors de cette caractéristique, mon village était bien ordinaire. Il y avait un forgeron, un cordonnier, un menuisier, des éleveurs de moutons, de vaches, quelques cultivateurs et bien sûr, trois notables ; le maire, l’instituteur et le notaire. C’est de ce dernier dont je vais te parler.
Cyrus était notaire depuis 25 ans déjà. C’est lui qui traitait les affaires des villageois, il était sage, scrupuleux, probe et de très bon conseil. Il était donc fort apprécié des gens du village et aussi de ceux des alentours. Ses cheveux commençaient à grisonner et il était célibataire. Tout destinait Cyrus à vieillir tranquillement au sein de son étude.
Un jour, pourtant et contre toute attente, Cyrus laissa son étude au soins de son clerc et s’engagea dans l’escalier muni d’un maigre bagage et d’un téléphone de campagne.
Tout ses amis et connaissances lui criaient :
─ « N’y va pas Cyrus ! Tu vois bien que cet escalier ne mène nulle part ! Personne n’y est jamais allé !
Tu es fou, Cyrus ! Reste ici voyons ! Tu es connu et estimé. Tu as un bon métier. A ton âge, ce n’est pas raisonnable ! Que vas-tu faire, là-haut ? Mais Cyrus ne voulut rien entendre et continua à gravir posément l’escalier. D’en bas, chacun suivit son ascension, puis arriva le moment où il devint invisible.
Pendant quelques mois, on resta sans nouvelles de Cyrus. Jusqu’au jour où le téléphone retentit au pied de l’escalier.
C’est le menuisier qui courut répondre.
─ Cyrus ! Comment vas-tu ? As-tu besoin de quelque chose ? Tu ne t’ennuies pas, là-haut ?
─ Pas du tout, je me suis trouvé un métier passionnant et j’ai énormément de travail.
─ Vraiment ! Et quel métier, vieux fou ?
─ Je suis devenu dompteur de nuages et cela me passionne beaucoup. A bientôt !
Le menuisier abandonna son travail pour courir au café annoncer le scoop.
─ Cyrus a téléphoné ! Il est dompteur de nuages !
La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Et bien vite, les villageois prirent l’habitude d’y aller chacun de leur petite commande.
─ Allo Cyrus ! Je marie ma fille samedi. Pourrais-tu t’arranger pour qu’il ne pleuve pas ?
─ Cyrus ! Mes cultures ont un urgent besoin de pluie, sinon ma récolte sera perdue. Peux-tu faire quelque chose ?
Le temps passait, et Cyrus avait fort à faire. Il travaillait sans relâche.
Sans doute, un jour, Cyrus, se sentit-il épuisé ? Toujours est-il que les villageois n’en crurent pas leurs yeux quand ils l’aperçurent descendant l’escalier.
─ Et bien Cyrus ! Que fais-tu ? Pourquoi ne restes-tu pas là-haut ? Tu y étais si bien !
─ J’ai besoin d’un peu de vacances.
─ Et qu’allons nous faire maintenant ? Nous étions si heureux d’avoir quelqu’un qui nous aidait à gérer les nuages qui passaient au-dessus de nos têtes.
─ Je vous dis que je suis fatigué et que j’ai besoin de vacances. D’ailleurs, je me fais vieux et je dois préparer ma retraite. Et Cyrus mit pied à terre au son de la fanfare municipale et de tous les villageois venus l’accueillir avec honneur.
Cyrus prit de longues et de très bonnes vacances. Il était reposé et radieux quand il gravit à nouveau l’escalier, mais il n’était plus seul ; il était suivi de deux jeunes gens ; deux jeunes stagiaires prévus pour assurer la relève.
Jamais on ne revit Cyrus. Le trajet était bien plus court, de là où il se trouvait pour atteindre l’au-delà, quand sa vie arriva à son terme.
Et voilà ! Le récit est fini !
Peut-être l’avez-vous déjà compris. Cette histoire n’est pas vraie…
Ce n’est pas Jeannot, le vieux jardinier qui me l’a racontée.
C’est moi qui vous l’ai inventée…
Parce qu’après tout, on ne me paye pas pour vous dire la vérité !
Marie-Agnès
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